Obéir et désirer, ne sommes-nous devenus que cela ?
C’est bien possible et cela expliquerait bien des maux de notre société actuelle et de nos souffrances existentielles. L’éducation, trahissant souvent son objectif initial de former des citoyens libres et éclairés capables de prendre leur destin en main et de participer au développement d’une société harmonieuse, est de plus en plus -de fait- fondée sur l’obéissance et le conformisme. De la même façon le monde du travail est submergé depuis 30 ans de process et procédures qui ne laissent quasi plus d’autonomie dans la plupart des métiers et des fonctions, et les sociologues mesurent très bien cette progression de la perte d’autonomie y compris dans les fonctions d’encadrement. A défaut d’agir, on nous encourage à désirer et exiger que ce désir soit le plus rapidement et facilement satisfait, sans autre effort qu’exprimer ce désir. Là aussi il y a exactement 30 ans Alain Souchon le dénonçait dans « Foule sentimentale » : « On nous inflige des désirs qui nous affligent ».
Nous sommes le résultat de nos actions.
C’est l’action qui nourrit notre identité, qui exprime et met à l’épreuve notre liberté, notre libre arbitre. C’est dans l’action que nous construisons notre discernement. Agir fait de nous des êtres d’initiative, l’initiative étant sans doute le propre de l’homme : engager et conduire nous-mêmes une action qui émerge à notre conscience sans qu’elle nous soit dictée.
Or puisque nous agissons de moins en moins, nous construisons de moins en moins notre identité, d’où la crise actuelle improprement qualifiée de crise identitaire qui conduit à des revendications identitaires uniquement fondées sur des différences et donc insatisfaisantes, tout comme sont insuffisantes les satisfactions immédiates de nos désirs de consommation.
Comment retrouver le sens de l’action, et donc le goût de l’effort ?
Prendre le contre-pied d’obéir et désirer n’est pas la solution. La désobéissance permanente serait épuisante et contre-productive, ne rien désirer risque de mener à la dépression. Mais souvent nous obéissons alors que ce n’est pas nécessaire, pas exigé, nous autocensurons notre volonté d’autonomie, par peur, par facilité. De même nous nous laissons convaincre de désirer des choses qui ne correspondent pas à nos véritables inclinations. Il y a presque 2000 ans une piste avait été donnée par Marc Aurèle pour reprendre une position d’homme actif dont les efforts ne sont pas vains : « Avoir le courage de changer ce qui doit l’être, avoir la force d’accepter ce qui ne peut l’être et avoir la sagesse de distinguer l’un de l’autre. »
Patrick Margron